“Une combinaison de théâtre, de film et de jeu vidéo” Patrick Osborne, réalisateur de “Pearl” – l’interview.

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C’est la deuxième fois que Focus on Animation a le plaisir d’accueillir Patrick Osborne dans les colonnes de son site spécial Annecy. Nicolas, qui l’avait rencontré en 2014 pour Feast, m’a accompagnée pour parler avec le réalisateur de son nouveau film, Pearl, et de réalité virtuelle. Je dois d’ailleurs le remercier d’avoir mené une partie de cette interview alors que j’étais tranquillement en train d’expérimenter Pearl sur le Vive, sous l’œil attentif de Patrick, qui ne loupait pas une miette des réactions des spectateurs.

Patrick Osborne, réalisateur de Pearl.

Comment passe-t-on de Disney vers Google Spotlight, à explorer de nouveaux territoires comme ceux de la réalité virtuelle ?

Quand j’ai décidé de quitter Disney et de commencer mes propres projets, j’avais envie de me lancer directement, mais les choses prennent beaucoup de temps pour se mettre en route à Hollywood. Et ce qui était agréable avec Google, c’est qu’ils étaient prêts à commencer à faire quelque chose tout de suite. Et je pouvais le faire tout en développant d’autres projets, qui prennent plus de temps.

Puis c’est très excitant de faire quelque chose qui ne serait pas facilement faisable ailleurs, comme un film musical dans une voiture. Du coup, ça me paraissait une très bonne association. Jan Pinkava et Karen Dufilho, qui en sont les producteurs, ont soutenu toutes mes idées, ce qui est une chance car tous les studios ne permettent pas cette liberté.

Ceci dit, si j’avais proposé quelque chose de trop fou, ils n’auraient pas été intéressés parce qu’ils veulent faire des films destinés au grand public.

Et c’est comme ça que j’en suis arrivé là ! Pour moi, c’était un super défi de réaliser un film à 360 degrés. Ce n’est pas vraiment différent de la réalisation d’un film classique, il s’agit toujours d’une histoire, de quelque chose de graphique, qui soit esthétique, mais avec des outils différents. C’est génial de découvrir de nouveaux outils et d’être inspirés par eux, de dépasser nos limites grâce à eux.

Travaux graphiques par Tuna Bora.

Comment avez-vous décidé des techniques visuelles d’engagement du public ? Dans les jeux vidéo, on inclut des lignes de force dans la conception du décor, dans le level design : est-ce que ça fonctionne de la même façon ? Avez-vous conçu un genre de level design pour le décor virtuel du film ?

C’est une combinaison de théâtre, dans le sens d’une expérience de théâtre en direct, et d’un film ou un jeu vidéo, les deux étant plus ou moins similaires. Le film change de durée selon la façon dont on le regarde, les éléments vous attendent. Ce qui se rapproche plus du jeu d’ailleurs, plus interactif.

Donc nous avons fait une version très simple où nous avions juste différents blocs colorés qui représentaient chacun des personnages, et nous avons essayé de faire en sorte qu’ils ne bougent pas trop vite entre chaque coupe, pour que le public ne soit pas désorienté. Du coup, quand il y a une coupure, le personnage se déplace légèrement mais reste toujours au même endroit. Comme ça, si on était en train de regarder quelque chose d’intéressant, on regarde toujours quelque chose d’intéressant après la coupure. C’est une technique très utilisée en 360 degrés.

Mais j’ai vraiment réfléchi à la manière d’une pièce de théâtre : la plupart du spectacle se passe sur scène, mais de temps en temps il y a de l’action dans la salle et il faut se tourner pour pouvoir suivre ce qui s’y passe. Généralement, on attire l’attention dessus d’une manière ou d’une autre, avec de la musique ou des projecteurs. Pour Pearl je n’ai littéralement pas utilisé de projecteurs, mais je me suis assuré que les différentes méthodes étaient pertinentes, à l’inverse de ce qui se déroule justement à l’endroit premier de l’action, et qu’il y ait toujours un minimum de choses qui s’y passent.

Les gens peuvent toujours regarder à un autre endroit et entendre l’histoire, donc ils ne la loupent pas vraiment, mais ils regardent juste au mauvais endroit. Je pense que le plus difficile, pour la version mobile, est de pousser les gens à mettre leurs écouteurs. Parce que s’ils ne les mettent pas, ils n’auront pas le son à 360 degrés qui aide à suivre beaucoup de choses.

Et on manque quelque chose.

Ou alors les choses se passent dans la mauvaise oreille ! Parce que certaines personnes inversent leurs écouteurs, et ça perturbe beaucoup la perception.

Ce qui est vraiment intéressant dans ce que vous dites c’est qu’au sein d’un film traditionnel, on crée des champs/contrechamps que l’on peut amorcer avec du son : on entend ce son et l’on voit le contrechamp, qui nous permet de voir ce que le personnage voyait dans le plan précédent. Et c’est très intéressant parce que dans Pearl, vous avez une manière spécifique de faire des coupes qui me rappelle Feast, un genre de faux raccord…

Oui, c’étaient des faux raccords.

Feast, produit par Disney, réalisé en 2016.

Oui, des faux raccords ! C’était très bien, très pertinent pour raconter l’histoire avec un cadre fixe, et quand j’ai vu Pearl je me suis dit « c’est lui ! ».

Oui, je suppose qu’il y a comme un genre de style. Mon prochain projet (Nimona, ndr) n’aura pas cette sorte de dispositif donc ça sera intéressant aussi de voir comment telle ou telle scène diffère de l’intrigue de l’ensemble du film…

Mais je pense qu’il y quelques techniques audio qui permettent de préparer le spectateur à ce qu’il va voir, par exemple quand le son en amorce chevauche ou précède le plan suivant : on commence à l’entendre avant que l’image ne change. Et ça fonctionne toujours, même en réalité virtuelle et à 360 degrés.

Oui, C’est une forme de signal éducatif d’avoir cette amorce pour l’oreille héritée du cinéma, on peut s’y préparer. Avez-vous eu besoin de storyboarder le film et ses différents points de vues ?

Je l’ai storyboardé sur 360 degrés, comme un dessin extra large avec le cadre de la carcasse de la voiture déjà implémentée dans le cadre. Mais là encore, j’ai storyboardé bien plus de scènes que ça, probablement dix fois plus, et on a réalisé aux multiples visionnages que toute cette interactivité, vous ne pouviez pas la monter aussi rapidement qu’un film traditionnel car les gens éprouvaient une sorte d’anxiété liée au fait qu’ils manquaient quelque chose.

J’ai ressenti cette angoisse, que l’on a tous, lorsque quelque chose se produit et que vous manquez un événement qui se passe pourtant juste là, tout près de vous. Donc je me suis assuré que les gens aient le temps de se préparer à chaque raccord. Et j’ai fait ça car avec ce dispositif, nous ne sommes pas encore habitués à ça. Si le dispositif se généralise et que ça devient une manière courante de regarder des histoires, alors nous pourrons décider de couper ça de manière bien plus rapide et dynamique, mais c’est pour le moment à proscrire.

Oui, c’est encore trop jeune, nous n’y sommes pas habitués.

Mais sinon, j’ai storyboardé le film comme je le ferai habituellement et dans la version film, car nous avons fait une version pour les salles de cinéma, il y a bien plus de raccords. J’ai simplement placé la caméra virtuelle et exporté un rendu, qui a ensuite été monté de manière traditionnelle. Et là, il y a bien plus de coupes et raccords, car au cinéma on est habitué à ce type de montage qui, si on le fait en réalité virtuelle, va complètement désorienter les gens, ce qui peut être une manière de leur faire peur lors d’une séquence qui évoque de l’angoisse.

On peut relier ça au jeu vidéo, lorsqu’on joue à des jeux en vue subjective, comme des fps, il n’y a pas de coupe, on a une narration en continu, ce qui est devenu une manière traditionnelle de raconter quelque chose avec ce médium. Donc oui, de nombreuses astuces de montage peuvent être fatigantes, même si je crois me souvenir que c’est arrivé dans Call of Duty, quand on marche et que d’un seul coup tout le décor change…

Oui, comme des flashbacks ?

Oui, quand il y a des flashs, que l’on passe dans un endroit sombre et que l’on revient à la normale, il y a tout de même une forme de contrôle par le jeu, qui bloque le chemin du personnage, donc ça triche un peu en rapport à la réalité virtuelle, où on reste libre de bouger. Je pense d’ailleurs qu’on pourrait reproduire ça sans forcément réduire la liberté de mouvement.

On aimerait tous s’habituer à avoir autant de raccords, plus il y en a mieux c’est.

Je pense aussi que c’est excitant et amusant d’en avoir, donc qui sait, on verra bien comment ça évolue ! Oh, ils amènent un nouvel ordinateur ! Ils vont pouvoir faire passer plus de monde. (ndlr : pour voir Pearl sur le Vive)

J’ai l’impression que beaucoup de gens présents ici testent ça pour la première fois, il y a comme un mélange d’impatience et d’anxiété parce qu’ils ne savent pas comment ils seront immergés dans l’histoire. Et comme les yeux et les oreilles sont couverts, ça peut rendre un peu claustrophobe, mais ça fait partie de l’expérience.

D’ailleurs comment était-ce ? Vous êtes-vous sentie enfermée ?

Non c’était trop cool, j’aimerais le refaire.

Ouais, on a envie de regarder de l’autre côté !

C’est ça !

C’est cool parce que je sens que, même si les gens sont comme vous et pensent louper des choses, l’audio et le reste font généralement bien le travail. Donc on peut saisir beaucoup plus qu’on ne le pense quand on regarde. Par contre, j’en ai un chez moi, dans mon salon, et nous avons beaucoup de fenêtres, la maison n’est faite que de fenêtres, donc les gens peuvent me voir l’utiliser. Si je suis en plein Vive, je deviens hermétique au monde qui m’entoure, mais n’importe qui peut passer devant la maison et me voir avec, et je suis sûr que ça a déjà été le cas ! Et quand on pense à ça, ça fait bizarre et ça peut vous rendre un peu anxieux, parce qu’on est physiquement vulnérable. Chez moi, ce n’est pas très loin des escaliers et je pourrais marcher par là et tomber par accident. Une fois, ma femme m’a carrément poussé loin des marches et je n’arrivais plus à marcher correctement, j’étais perdu !

Votre oreille interne était déséquilibrée ?

Exactement. Et ton cerveau se demande ce qu’il se passe. Donc il faut faire confiance aux personnes autour de vous pour qu’elles ne jouent pas de mauvais tours. C’est vraiment nécessaire. Je pense qu’on trouvera un moyen de gérer ça, mais ça va être lent à décoller.

C’est trop cher aussi.

Vraiment trop cher. Ils m’en ont offert, si je ne l’avais pas eu gratuitement je n’en aurais pas acheté un. Ce n’est pas donné en soi, et j’ai dû améliorer les performances de mon ordinateur en plus.

Peut-être qu’avec une nouvelle génération de jeux vidéo ça deviendra plus simple d’avoir accès à de la VR…

Oui je pense aussi, parce que Playstation est la prochaine console à accueillir la réalité virtuelle et c’est déjà moins cher. Il parait que Xbox voudrait s’y mettre aussi, mais ils ne sont pas encore clairs sur le sujet.

Pour le moment c’est l’équivalent d’un salaire mensuel de base.

Les prix devraient descendre d’ici 5 ans, et tout le monde aura au moins un ami qui aura la VR chez lui. En ce moment j’organise des soirées chez moi où on allume l’appareil, parce que les gens veulent voir Pearl, et c’est plutôt divertissant. Même les parents sont curieux, c’est dire ! Par contre, certains jeux font beaucoup transpirer, ce qui est bizarre pour les participants.

J’ai vu une démonstration de Tiltbrush où ils étaient tous en sueur, très concentrés. C’est aussi une nouvelle façon de travailler.

C’est fantastique de dessiner avec Tiltbrush, je suis tout excité à l’idée de pouvoir storyboarder en VR un jour ! Il y a vraiment de quoi créer des outils avec, et ça va tout changer. Jusqu’ici on a fait de la 3D avec des écrans 2D, et ce n’est pas vraiment logique. Maintenant il faudrait faire des outils en réalité virtuelle pour que les animateurs puissent avoir une compréhension dimensionnelle de ce qu’ils font, ce qui serait d’une grande aide, même pour les films destinés au cinéma de Disney, Dreamworks ou autre.

Il sera super intéressant de voir comment tout ça va évoluer. Il y a déjà l’Unreal Engine, qui est un moteur de jeu vidéo avec lequel il est possible de créer directement en réalité virtuelle, juste en portant un casque. C’est super cool. Vous pouvez changer votre propre échelle pour être très grand ou très petit, ce qui est amusant. C’est comme travailler sur une maquette de train où vous seriez vraiment dans une des maisons. On verra ce que ça donnera !

Un petit avant-goût du futur, c’est très intéressant. Je serais curieuse de voir comment les gens réagiront à Pearl dans 5, 6, 7 ans, quand on y pensera en se disant «oh c’était le tout début», comme les films en noir et blanc. On aurait peut-être des commentaires du style «c’était si lent»…

J’adorerais ça, ce serait énorme. S’il pouvait inspirer les gens et les pousser à faire plus de films… C’est vraiment cool que Google fasse ça, ils n’en tirent pas vraiment de profit, ne le vendent pas, c’est juste pour expérimenter et améliorer la technologie. C’est un bonheur pour nous, parce qu’on n’a pas à s’inquiéter du box-office ou de quoi que ce soit. Ils se rapprochent énormément ! (Rires) (ndlr : deux personnes en plein visionnage de Pearl se rapprochaient l’une de l’autre avec leurs chaises à roulette, sans s’en rendre compte). C’est sympa qu’ils bougent. Vous ne bougiez pas beaucoup, vous êtes plus ou moins restée au même endroit, on aurait dit que vous étiez super concentrée.

Vraiment ? Pourtant j’avais envie de sortir de la voiture et de rejoindre les personnages. Mais j’imagine que le premier visionnage est très statique, parce qu’on ne veut rien louper. Au cinéma on loupe quelque chose uniquement si on quitte la salle, ici il suffit de tourner la tête !

Il y a une anxiété avec les films comme celui-ci, la vision en 360 degrés donne l’impression que l’on manque quelque chose et les gens n’aiment pas ce sentiment de passer à côté des choses. Ça m’inquiète un petit peu. Je ne voulais pas qu’il y ait trop de choses en même temps et un peu partout à cause de ça parce que s’il y a trop de choses à voir, on ne sait plus où se situe le cœur de l’action.

Ça perturbe l’expérience.

Je pense que si l’on pouvait combiner cette angoisse avec la bonne histoire, on pourrait en faire un élément intéressant, mais ce n’était pas le sujet de ce film.

J’attends avec impatience les films d’horreurs en 360 degrés, ça va être terrible !

Oh il y en a déjà ! Ils sont terrifiants. Dans celui que j’ai vu, je crois qu’il s’appelle Sisters, on voit quelque chose dans le coin de l’œil, mais lorsqu’on regarde dans cette direction il n’y a rien donc on revient à notre point de vue initial et c’est là, puis ça ne l’est plus. Mais c’est proche de nous et on le sait.

Cauchemardesque à souhait !

Je suis sur qu’il y aura d’autres films d’horreur, ils seront encore meilleurs. Vous savez, un des problèmes à l’heure actuelle c’est que le rendu n’est pas réaliste, il y a comme un pas en arrière à cause de ça. Mais ce qui est cool avec la réalité virtuelle, c’est que l’animation est la chose à faire. C’est beaucoup mieux que le live action, où on ne peut pas encore regarder autour de soi et voir des choses. Il faudrait des scans 3D en temps réels d’une pièce, à 90 images par seconde, et ce ne sera pas possible avant 20 ans. Donc, pour les 20 prochaines années, l’animation va être la manière plus efficace de faire ce genre de choses

C’est toujours la plus cool des manières (rires).

Je pense que ce que fait l’animation est très fort, même dans un monde où nous sommes supposés y être immergés, les règles du monde sont de suite définies et son aspect est cohérent. Dès les deux premières scènes, les gens sont prêts à accepter l’univers et se disent «bon ok, c’est réel». Comme si vous veniez d’adapter votre réalité à ce monde, et vous ne la questionnez plus par la suite. Alors que si on essayait d’être totalement réel, il y aurait toujours des éléments qui sonneraient faux et une certaine distance s’installerait.

Parce que le cerveau humain est un expert en termes de réalité.

Oui, lorsqu’on donne dans un style impressionniste plutôt graphique, on n’a pas à s’inquiéter de ce problème et les spectateurs peuvent juste l’accepter comme il est. Ils sont dès lors capables de suspendre leur incrédulité et ça donne un vrai impact émotionnel au film quand ils le regardent, parce qu’ils ont l’impression d’y être.

Une dernière question : Est-ce possible d’entendre la chanson en entier quelque part ?

Pas vraiment, parce que c’est compliqué de définir les droits musicaux surtout dans une société comme Google qui n’est pas présente sur le marché de la musique, pas réellement, et avec Pearl qui est disponible gratuitement… Alors la mettre en ligne ou quelque chose du genre, comment ça marcherait ? Je pense qu’ils y travaillent pour que les gens puissent entendre la chanson, mais à l’heure actuelle je ne pense pas que ce soit possible. C’est une belle chanson et c’était vraiment cool d’avoir quelque chose d’original, écrit à partir de rien.

J’ai apprécié cette expérience parce que je suis fan de musique, je vais à des festivals, et que je désire faire ce genre de choses. Je me disais « où d’autre me laisserait-on la chance de faire une comédie musicale complète, personne ne me laisserait faire excepté Google donc … Allons-y ! ».

C’est intéressant que la chanson ne soit pas accessible au public, ça implique qu’il faut regarder Pearl plusieurs fois pour vraiment l’écouter…. Merci pour cet interview !

Tous mes remerciements à Fumi Kitahara pour la mise en contact.

l'auteur

Coralie

Née à l’heure des contes et baptisée par le Père Noël, je n’ai jamais perdu mon amour des bonnes histoires et de l’imaginaire. Sûrement atteinte du syndrome de Peter Pan, je suis passionnée par l’animation, la bande-dessinée et les contes & légendes. Un jour j’épouserai Zorro et nous élèverons des Pokémons dans notre château sous la mer.

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