[Dossier] Dans un recoin de ce monde.

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Prix du jury au dernier Festival International du Film d’Animation d’Annecy, adoré par les festivaliers, Dans un recoin de ce monde n’a pourtant pas brillé au box-office français. Cela ne nous a pas arrêté puisque nous avons concocté, avec David, un petit dossier : la critique du film écrite à quatre mains (page 2) et une interview du génial Sunao Katabuchi, réalisateur du film, obtenue avec la complicité du distributeur Septième Factory (page 3) !

Le but? Découvrir le film pour que tout le monde se jette sur les éditions DVD et Blu-ray Disc en début d’année prochaine !

Critique du long-métrage

Commencer le festival par Dans un recoin de ce monde, réalisé par Sunao Katabuchi, est difficile. Pourquoi? Parce que nous sommes rapidement mis dans le bain avec un film dont la trame scénaristique est poignante. En effet, celui-ci est tiré du manga éponyme (Kono sekai no katasumi ni, en japonais), écrit par Fumiyo Kouno, sorti en France aux Éditions Kana, dont le contexte historique est réel : la seconde guerre mondiale et plus précisément les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Raconter de façon si “précise” et à la fois presque “désintéressée” cette partie de la guerre donne un sacré mélange. Mais est-ce que la recette est réussie?

Sunao Katabuchi, réalisateur.
Pays : Japon
Année de production : 2016
Durée : 2H09
La jeune Suzu quitte Hiroshima en 1944, à l’occasion de son mariage, pour vivre dans la famille de son mari à Kure, un port militaire. La guerre rend le quotidien de plus en plus difficile, malgré cela, la jeune femme cultive la joie et l’art de vivre. Mais en 1945, un bombardement va éprouver son courage.

Précise. La ville de Kure, située dans la préfecture de Hiroshima, au Japon, est un point stratégique de la seconde guerre mondiale. Les bateaux, dont le plus grand cuirassé au monde (à l’époque) le Yamato, ont été mobilisés ici suite à une pénurie de carburant et employés comme des batteries antiaériennes fixes. Les habitants vivent donc avec l’armée une situation invivable, entre la peur de la guerre (alertes récurrentes, bombardements incessants) et la famine qui guette tout le monde. La fidélité historique est ici poussée jusque dans les lieux, les dates, et d’autres détails comme pour le jour du bombardement du 1er juillet qui a détruit près de 40% de la ville, très bien retranscrit dans le film, et dont la météo a été respectée.

Désintéressée. Ce qui frappe le plus dans ce long-métrage c’est le sourire, la joie de vivre de Suzu. Un sentiment aux antipodes du contexte de la guerre où les bombes rythment le quotidien des habitants de Kure. Mais l’auteure du manga ne s’est pas arrêtée là puisque le traitement graphique tout en rondeur des personnages et leurs couleurs pastels contrastent admirablement bien avec l’horreur de la guerre. Du coup nous avons l’impression d’avoir en face de nous une tranche de vie d’une petite fille sans histoire et pleine de vie qui fait ce qu’elle peut pour vivre chaque jour pleinement, mais sur fond de bombardements. Parfois épuisée, voire même blessée, elle se relève sans cesse pour y faire face et nous donne au passage une belle leçon de vie.

Un contraste donc entre la rigueur historique d’une époque effrayante et une poésie du quotidien au travers de la vie de son héroïne, qui rafraîchit. Le métrage nous offre un regard différent sur les atrocités de la guerre en comparaison avec une autre oeuvre qui vous viendra sans aucun doute en tête : le Tombeau des Lucioles. Là où le chef d’oeuvre d’Isao Takahata nous plongeait tête baissé dans un bombardement et toutes les conséquences que cela pouvait avoir, Fumiyo Kouno a pris le parti de nous faire découvrir un personnage et la guerre au travers de ses yeux, de sa perception, tout en l’éloignant de l’épicentre physique de l’événement. Un choix intéressant qui nous offre un point de vue nouveau sur le sujet, ainsi qu’un attachement et une émotion dégagée des plus prenant, pour des personnages que l’on a vu grandir dans un contexte dur.

On notera cependant quelques longueurs assez classiques en animation japonaise tablant sur du contemplatif, surtout vers la fin où la pression et l’immersion sont telles que l’on attend de voir ce tournant, ce bombardement, mais qu’il n’arrive que très tardivement. Sincèrement un détail, d’autant plus qu’au final le tout est traité avec une discrétion et une absence de voyeurisme qui est tout à l’honneur du film.

Comprendre de bout en bout cette oeuvre est difficile avec une seule séance du film. Plusieures sont nécessaires pour comprendre tout le sens de chaque action, chaque événement, à tel point que c’est le réalisateur en personne qui nous a expliqué des détails qui nous avait échappés (voir l’interview page suivante). C’est vraiment la grande force de Dans un recoin de ce monde : un film qui peut être perçu différemment selon son passé, son mode de vie. Mais la finalité reste la même pour tout le monde : un contexte difficile qui laisse le maximum de place à l’imagination du spectateur.

La recette est plus que réussie. Il me tarde qu’il sorte dans les bacs (dès le 6 janvier 2018) pour pouvoir le redécouvrir.

9/10

Interview de Sunao KATABUCHI, réalisateur

Diplômé en animation de la faculté des arts de l’université de Nihon, Sunao Katabuchi est encore étudiant lorsqu’il commence à travailler en tant que scénariste sur les films d’Hayao Miyazaki, qu’il a rencontré lors d’une conférence à l’université. D’abord assistant réalisateur sur Kiki la petite sorcière, il fait ses débuts dans la réalisation en 1996 sur la série TV Famous Dog Lassie (inédite en France). Il réalise ensuite le long-métrage Princesse Arete, la série TV Black Lagoon (2006) et le long métrage très acclamé Mai Mai Miracle (2009).

Quand vous avez contacté la maison d’édition Futubasha, vous avez appris qu’une adaptation du roman de Fumiyo Kōno était déjà en cours, mais en prises de vues réelles. Quelles ont été vos motivations pour tenter à votre tour une adaptation ? Et pourquoi en animation ?

C’est l’une des personnes avec laquelle je travaille qui a téléphoné aux éditions Futubasha. On lui a répondu : “Vous savez, il y a un projet de téléfilm en cours. Mais si je peux me permettre, c’est vous qui avez réalisé Mai Mai Miracle? Si c’est le cas, je pense qu’il faut que nous réfléchissons à comment adapter l’histoire en animation.” Au bout du fil, c’était un responsable éditorial des éditions Futubasha qui avait déjà en tête une adaptation en animation, proche de ce que j’avais fait sur Mai Mai Miracle. À la suite de cela, j’ai écrit une lettre à Fumiyo Kōno, l’auteure du manga original, envoyée au responsable éditorial qui lui a ensuite transmise.

Fumiyo Kōno, mangaka.

Madame Fumiyo Kōno savait déjà qui j’étais. Elle a dit : “C’est le réalisateur de la série Famous Dog Lassie ?” Il faut savoir que dans cette série, on parle du quotidien d’un personnage avec son chien. Madame Fumiyo Kōno savait que j’avais une approche qui lui ressemblait dans le fait de raconter des choses quotidiennes. Elle s’est dit que cette proposition était un signe du destin ! Du coup son éditeur ne s’est pas opposé à cette rencontre. (rires) Il n’y avait donc pas vraiment d’obstacles à ce que mon projet arrive jusqu’à elle. Sans se connaître, nous étions déjà des amis de longue date… C’est juste que nous ne nous étions pas encore rencontrés !

La campagne de crowdfunding organisée par le producteur Tarô Maki a été un véritable raz-de marée. Vous vous attendiez à un tel succès ?

Pour être très honnête, j’étais persuadé que nous irions jusqu’à 1,5 fois l’objectif initial. Nous avons finalement atteint les 200%. Ça, c’était inattendu !

Pourquoi une si grande fidélité dans l’Histoire, les décors et les personnages? Voyez-vous le film comme une “archive historique” ?

Oui oui, je pense. Tout à fait ! Je considère, personnellement, le dessin animé comme un moyen nous permettant d’aller dans des endroits où l’on n’est jamais allé et de voir des choses que l’on ne pourra jamais voir. Je voulais y aller. Il valait donc mieux que ce soit réel et qu’il n’y ait aucun mensonge dans ce que je reproduisais. C’est juste une manière de réaliser un souhait dans un endroit où j’aurais aimé être. J’y suis allé et j’y ai trouvé le personnage de Suzu.

Votre recherche de vérité et de pertinence vous a poussé à aller à la rencontre des habitants du quartier de Nakajima Honmachi, notamment. Quel a été l’accueil des habitants? Ont-ils été réceptifs face à votre projet ?

Avant que l’on ne rentre véritablement dans la phase de production / réalisation du film, les gens qui étaient à Kure (NDLR, la ville où se passe l’action principale) me disaient : ”Si vous faites un film sur ce thème ça n’intéressa pas grand-monde. Et de toute façon, si vous voulez poser des questions aux personnes qui étaient là à cette époque (NDLR, le film se passe pendant la seconde guerre mondiale), elles sont déjà décédées.” Si Suzu vivait encore aujourd’hui, elle aurait 92 ans. Mais j’ai rencontré des personnes qui ont plus de 80 ans et qui sont toujours là. Ces personnes viennent tous les jours dans les salles de cinéma de Kure. Beaucoup de personnes dans tout le Japon ont également eu envie de voir le film.

Cet événement tragique, qui s’est passé il y a plus de 70 ans maintenant, a fortement influencé la culture graphique du Japon et a traversé les âges. Est-ce que vous pensez que c’est important, plus de 70 ans après, de continuer à véhiculer ce genre de film pour pouvoir transmettre des messages, continuer à faire ce devoir de mémoire ?

La vraie question c’est de savoir ce que l’on veut transmettre. Pour moi, c’est de se dire jusqu’à quel point l’on peut raconter, fidèlement, une guerre qui s’est passée il y a 70 ans. La plupart des gens qui réalisent des œuvres ayant ce thème se réfèrent à des œuvres qui les précèdent. Et l’on se retrouve avec des choses très artificielles, fausses. De mon côté, je ne voulais pas aller dans une fausse époque d’après-guerre, je voulais rester dans la vérité. Je pense que s’il y a un message à faire passer, une période à transmettre, c’est cette vraie période de la guerre. Les personnes qui ont connu la guerre continuent à transmettre beaucoup de choses, souvent terribles, horribles. Toutes les tragédies, les destructions qu’elles ont connues… Cela ne reste qu’une page dans la longue histoire de la guerre. Les autres pages, qui racontent des choses moins importantes, ces personnes ont l’impression que ça ne vaut pas le coup de les raconter. Pourquoi? Parce que pour eux c’est juste de la vie quotidienne, ce qu’elles faisaient tous les jours.

Ma mère, qui aujourd’hui a 80 ans passés, est 10 ans plus jeune que le personnage de Suzu si elle avait vraiment existé. La première fois qu’elle a vu le film, elle m’a raconté comment elle faisait du riz pendant la guerre. Elle avait seulement 10 ans à l’époque, mais elle était déjà chargée de faire le riz. J’ai plus de 50 ans et pendant tout ce temps, elle ne m’avait jamais rien dit de tout ça ! (rires) Elle m’a donc expliqué de façon très détaillée comment faire, le processus à suivre. Elle m’a vraiment expliqué en détails ce qu’elle faisait à l’époque ! Et c’est à cet instant qu’elle m’a dit que Suzu ne fait pas ce qu’il faut pendant le film. Les spectateurs qui vont voir le film sont les seuls à vraiment comprendre ce qu’il s’y passe. Eux savent que Suzu fait pleins d’erreurs dans sa manière de faire quand elle fait le ménage, la cuisine, etc.

Normalement si tu fais ça, tu le fais mal (voir image à gauche) ! Ce qu’il faut bien comprendre c’est que nous nous sommes pas trompés en réalisant le film, nous savions pertinemment ce qu’il fallait faire, ces erreurs font partie du personnage de Suzu. Il y a donc une double lecture pour les personnes qui savent de quoi nous parlons. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le film a été à ce point soutenu au Japon ! Je suis donc très content de m’être autant attaché au réalisme du film.

Il existe d’autres films d’animation sur cette période, Le tombeau des lucioles faisant partie des plus connus, mais ce que nous trouvons d’intéressant dans votre film ce que l’on ne s’attache pas à aller au cœur de l’action mais plutôt ce qui se passe en périphérie. Cela donne un impact complètement différent par rapport au traitement ou, globalement, on voit beaucoup de couleurs héritées du manga. Même l’explosion de la bombe ne dure que quelques secondes et est aperçue de loin. Est-ce que c’est un aspect du projet, le fait de montrer autre chose sans jamais virer dans le “voyeurisme”, qui vous tenait à cœur?

L’oeuvre originale a été écrite et dessinée dans un cadre très précis. L’auteure avait décidé, dès le départ, qu’elle ne raconterait que ce que Suzu voyait, entendait et vivait. Les seuls moments dans l’oeuvre originale qui ne sont pas vécus par Suzu sont des passages qu’elle imagine. Comme le titre l’indique, nous sommes dans un recoin de ce monde et l’on ne parle que de ce recoin. Ce qui se passe autour de ce recoin, les événements et les autres personnages, on le laisse à l’imaginaire du spectateur. En tant que lecteur, quand j’ai lu le manga, j’ai fortement ressenti que c’est ce que Fumiyo Kōno voulait.

Le personnage de Suzu a une joie de vivre quasiment indéboulonnable tout au long du film. Elle est aussi dessinée très en rondeur. Que pensez-vous de ce choix? On a l’impression qu’elle contrebalance l’horreur de la guerre avec la force de son tempérament.

C’est exactement ce que vous décrivez. Quand j’ai lu le manga, notamment la scène du bombardement, j’en ai pleuré. Ce n’est pas qu’une simple expression… Je lisais couché dans mon lit et j’en ai beaucoup pleuré… Presque des sanglots. Suzu, c’est quelqu’un que l’on dissocie totalement d’un bombardement. Je me suis posé la question de pourquoi quelque chose d’aussi horrible lui arrive ? Elle est finalement comme les autres. Pourquoi ça ne lui arriverait pas à elle aussi ? Les bombardements n’épargnent personne. Personne ne mérite de les subir, mais personne ne peut y échapper. Je pense vraiment que Suzu est un personnage emblématique pour illustrer ce type d’événement en ce sens où elle en est l’antithèse.

Pour conclure, que répondez-vous aux passionnés d’animation qui vous qualifie de “nouveau Miyazaki”?

Monsieur Miyazaki est quelqu’un qui a un idéal, au fond de lui-même. Il essaye dans ses films de projeter, de mettre ce qui correspond pour lui, à un idéal. De mon côté, je mets dans mes films des personnages qui n’arrêtent pas de faire des bêtises. Je préfère ce genre de personnages ! Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est proche de ce que je suis moi-même. Je ne m’estime pas être un homme idéal. Miyazaki, lui, dessine des personnages qui volent dans le ciel. Les miens ont plus les pieds sur terre. La chanson que l’on peut entendre dans le film raconte l’histoire d’un personnage qui regarde le ciel tout en ayant les pieds sur terre.

Merci beaucoup de nous avoir accordé un peu de votre temps !

Merci à vous.

l'auteur

Anthony

Créateur et rédacteur en chef du site. Passionné de cinéma d'animation depuis ma tendre enfance, j'ai monté le site afin de partager à un maximum de personnes mes découvertes.

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