Sur les traces de Parvana avec Nora Twomey – l’interview.

Like Ne bougez pas Dislike
 
0

À l’occasion du Work in Progress de The Breadwinner, présenté à Annecy cette année, je vous partage cet interview avec sa réalisatrice, Nora Twomey, qui a pris de son temps sur la production du film pour répondre à mes questions.

Autoportrait de Nora Twomey, réalisatrice.

Comment s’est produite votre première rencontre avec le livre The Breadwinner? Était-ce il y a longtemps ? Ce genre de projet est souvent difficile à produire.

Anthony Leo et Andrew Rosen d’Aircraft Pictures à Toronto nous ont approché pour la première fois en 2013. Ils avaient optionné le livre de Deborah Ellis et ils pressentaient qu’il pourrait donner un beau long-métrage d’animation. En lisant le livre, je fus hypnotisée par le portrait de Parvana, de sa famille et de son monde fait par Deborah.

Quand j’ai reposé le livre, j’ai su que c’était un de ces moments où si je prenais ce projet, ce serait un sacré voyage créatif pour Cartoon Saloon et pour moi, à titre personnel. Alors les gens d’Aircraft, de concert avec Gerry Sherrin, Paul Young et Tomm Moore de Cartoon Saloon ont commencé leur recherche de partenaire de co-production ayant le même point de vue.

Stephan Roelents de Mélusine Productions avait co-produit Le Chant de la Mer avec Cartoon Saloon et il a vu la même chose que moi lorsqu’il s’est penché sur le projet, et entre ces trois studios, nous avons commencé à rechercher des financements.

Le fond du film du Luxembourg nous a d’office soutenu, tout comme le Irish Film Board et Telefilm au Canada. Une fois acquis les supports publics de ces pays co-producteurs, les autres partenaires ont été confiants quant à sa faisabilité. Mimi Polk Gitlin, Gkids et Angelina Jolie ont donné un plein support à The Breadwinner et j’ai vraiment ressenti que le potentiel de l’histoire avait amené des forces positives pour guider ce projet.

Comment avez-vous ressenti le fait d’être la seule aux commandes ? Était-ce libérateur ou astreignant vis-à-vis de vos méthodes de travail ?

C’était une “bonne peur”. Le genre de peur que vous ressentez quand vous savez que vous allez évoluer et apprendre des personnes que vous rencontrez. Le genre de peur, quand vous savez que vous allez devoir repousser vos limites et encourager la créativité de votre équipe. J’ai passé une année avec Anita Doron, la scénariste du film, et Julien Regnard avant d’agrandir l’équipe.

J’ai réalisé, durant ce processus, qu’une fois que vous connaissez vos personnages et votre histoire, votre travail est de faire en sorte que le meilleur provienne de votre équipe, de les guider vers un but, de faire en sorte qu’ils sachent qu’ils font partie de quelque chose de spécial.

Voir des gens comme Ciaran Duffy et Reza Riahi alors qu’ils ont débuté la direction artistique pour la toute première fois, les voir étendre leur créativité et la faire s’épanouir sur un film comme The Breadwinner, c’était un vrai privilège pour moi.

Angelina Jolie et sa compagnie, Jolie Pas, a rejoint la production en aval. Comment s’est déroulée cette collaboration avec elle en tant que partenaire, qu’a-t-elle apporté au projet ?

Angelina a apporté une maîtrise et une prise pleine assurance dans cette tâche monumentale d’appréhender un sujet pour lequel je n’avais pas d’expérience. Elle a un intérêt fort envers l’Afghanistan et mène des activités là-bas depuis une quinzaine d’années. Elle y offre un soutien logistique pour l’éducation des jeunes filles et a une sagesse concernant la complexité et les paradoxes de ce sujet, ce qui m’a grandement aidé.

Recevoir ces conseils de la part d’une collègue réalisatrice, versée dans l’humanitaire et en tant que mère, tout en m’encourageant avec gentillesse lorsque j’ai eu le plus besoin, fut un point fort.


L’animation a été réalisée dans deux studios : Cartoon Saloon et Mélusine Production au Luxembourg. Comment avez-vous géré cela en tant que réalisatrice ?

J’ai joué tout le film avec l’aide de Nadège Dumont, ma directrice de production, qui a une expérience dans le jeu d’acteur, et j’ai pris soin que chaque animateur et animatrice ait un clip de référence vidéo et un clip audio de ma part leur expliquant pourquoi la scène existe et ce dont j’ai besoin d’eux en terme d’intention.

Fabian Erlinghäuser, le directeur de l’animation de Cartoon Saloon et Nicolas Dubray, le superviseur de l’animation du Studio 352 se sont assurés que les performances étaient constantes d’une scène à l’autre.

Il était important qu’il y ait un arc dans les performances physiques des personnages, du début à la fin. Mark Mullary, le directeur technique, a trouvé un moyen d’utiliser le logiciel de pipeline de production Shogun qui a permis de mettre à disposition tous les travaux en cours accessible à toute l’équipe en temps réel.

“Non seulement nous avions ces deux studios, nous avions aussi le Studio Guru de Toronto, qui a pris en charge l’ensemble du compositing du film. Nous avions deux pipelines de production pour les deux styles d’animation du film.”

Une fois que vous avez obtenu une animatique très solide, en tant que réalisateur de film d’animation, vous avez l’outil ultime pour communiquer chaque aspect dont vous avez besoin à votre équipe de superviseurs. Stuart Shankly, mon assistant réalisateur, a passé plusieurs mois chez Cartoon Saloon avant de partir à Toronto pour faire office de relais entre le compositing et les autres départements.

Avec plusieurs studios travaillant sur le projet, il y a un vrai danger de se retrouver avec une attitude de type “eux et nous”, où l’équipe se sent fragmentée de part et d’autre. Mais nous avons de si bon partenaires, avec l’expérience suffisante pour savoir que la continuité  de la réalisation était le parangon pour un film comme celui-ci, où l’unité est la clé.

Jeremy Purcell était directeur des séquences de “récit imaginé”, et a trouvé un moyen de créer un magnifique monde intérieur pour illustrer l’imagination de Parvana. Il a travaillé avec Sanatan Suryavanshi, le directeur artistique de Guru pour élaborer l’apparence finale avant de revenir en arrière pour trouver un moyen de les implémenter dans le processus de production.

Dans l’histoire de The Breadwinner, la violence et l’oppression quotidienne des Talibans se retrouvent partout dans les pages du livre. Comment avez-vous traduit cela en animation ?

Très subtilement. En travaillant avec Tomm Moore sur Brendan et le secret de Kells et Le chant de la mer, j’ai toujours cherché des manières d’enrichir les manières de raconter les choses à plusieurs niveaux. J’ai cherché des moyens d’insinuer des événements plutôt dérangeants plutôt que de faire quelque chose de gratuit.

C’est quelque chose avec lequel Anita Doron et Julien Regnard ont joué. Et cela se retrouve en continu à travers l’animation, le design sonore et la musique. C’est un équilibre délicat de faire en sorte que le public reste investi dans les personnages et ne bat pas en retraite sur le terrain émotionnel.

C’est quelque chose d’assez instinctif, donc je m’asseyais avec notre monteur Darragh Byrne en face du banc de montage virtuel Avid et nous lancions le film, nous imaginant assis dans la salle avec le public avec un enfant de dix ans d’un côté et une personne de 80 ans de l’autre, et nous tentions de ressentir ce qu’ils pouvaient ressentir.

Nous avons aussi testé le film à l’étape de l’animatique avec de plus vieux enfants et des adultes pour être certains d’être en phase avec notre public.

Dans le livre, Parvana est entourée de nombreuses femmes fortes de tout âge : sa sœur Nooria, son amie Shauzia, Madame Weera et sa mère. Y a-t-il eu des changements à opérer pour adapter le récit à l’écran, certains plus difficiles que d’autres ? Avez-vous eu d’autres modèles féminin comme source d’inspiration ?

Je considère le roman comme un animal différent du film. J’avais la bénédiction de Deborah pour faire du film un objet qui respecte l’esprit de l’histoire originale tout en faisant des changements qui satisfassent la vision cinématographique de manière dramatique. Selon moi, l’esprit du roman est passé dans le film comme on passe la flamme d’une chandelle à une autre.

Certains des consultants Afghans pour le film qui avaient dirigé là-bas des écoles pour les jeunes filles, et les histoires qu’ils m’ont raconté sur les difficultés des situations auxquelles sont confrontées ces enfants sont des éléments que j’ai voulu refléter dans le film.

J’ai examiné non pas uniquement la période durant laquelle l’histoire prenait place, mais aussi les années qui ont suivi la chute et la résurgence du régime des Taliban et les attaques terroristes autour du monde.

Ma compréhension de l’échiquier politique, de l’Histoire et des activités humanitaires s’est altérée depuis que le 11 septembre 2001 a secoué le monde occidental. Rien n’a un début, un milieu ou une fin si simple. En tant que raconteuse d’histoires, ce sont des idées qui me confondent continuellement, et pour lesquelles je n’ai aucune réponse.

Avec Le chant de la mer et les premières images de The Breadwinner, nous savons désormais que le character design est l’une des parties de ce que l’on peut appeler la “saveur Cartoon Saloon”. Comment avez-vous travaillé dans le cadre de cette esthétique? Quelles ont été les limites? Ou vous avez pu considérer que “c’est trop éloigné” de ce qui a été établi avec le directeur artistique ?

Il est difficile pour moi de voir objectivement l’apparence des films Cartoon Saloon. Je pense qu’il y a des différences entre l’esthétique de The Breadwinner et du Chant de la mer. Je vois aussi des différences entre ce dernier et Brendan et le secret de Kells. Je suppose que Tomm et moi nous sommes réunis en partageant cette sensibilité.

Le studio attire les artistes qui ont des idées proches mais nous essayons de donner à chaque histoire les outils visuels dont il a besoin pour être complet, dans le fond comme dans la forme. Reza Riahi et Ciaran Duffy ont passé beaucoup de temps à déterminer les besoins visuels de The Breadwinner.

Par exemple, il y a un sens visuel de la perspective dans ce film, ajouté par la nécessité dramatique de l’histoire, ce que je pense être nouveau. Comme je l’ai dit, c’est difficile d’être objective quant aux similarités et différences avec nos travaux précédents, mais j’espère sincèrement que le public saura faire sien de The Breadwinner.

l'auteur

Muriel

Podcastrice, rédactrice, amatrice de curiosités et bizarreries animées. Vous pouvez aussi m'entendre faire grawr sur Grawr.fr.

Laisse une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *