[Critique] Le mur

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Après une production de sept ans, le réalisateur Cam Christiansen nous livre ici son premier long-métrage, documentaire basé sur le monologue éponyme de David Hare, auteur fasciné par le conflit israélo-palestinien et explorant ici la situation absurde qui entoure la mise en place du fameux mur sensé protéger Israël des attaques palestiniennes.

Cam Christiansen, réalisateur

Pays : Canada
Années de production : 2010-2017
Durée : 1h20
L’éminent dramaturge et scénariste britannique David Hare ─ que le Washington Post décrit comme « le plus important auteur dramatique politiquement engagé écrivant en anglais » ─ joue dans ce long métrage d’animation qu’il scénarise et qui explore la réalité du mur séparant Israël et la Palestine comme aucun autre film ne l’a fait auparavant. Avec ses images brutes d’une grande beauté qui se déploient au rythme des mots, le film expose la réflexion de Hare, profondément troublé par les invraisemblances et les contradictions de la vie à l’ombre du mur.

Il y a un certain nombre de défis relatifs à la mise sur pied d’une bonne adaptation en long-métrage, mais Le Mur est tout sauf un cas pratique habituel : nous parlons ici de l’adaptation d’un monologue de David Hare, devenu entre les mains de Cam Christiansen un documentaire animé sur les dégâts dans les esprits et sur le terrain du fameux mur de protections qu’Israël a construit pour se protéger du terrorisme.

La nature même de l’esthétique du film est digne d’intérêt : le principal argument de l’usage de l’animation dans le documentaire est qu’elle permet de montrer ce qui a existé avec la vibrance de l’époque, mais c’est ici un objectif différent qu’elle sert, puisqu’on a droit à une forme de simultanéité dans l’existence du mur, les plans alternant le passé et le présent avec son apparition, aussi brutale qu’un cataclysme naturel, jaillissant de terre ou tombant du ciel, chef-d’œuvre brutaliste représentant l’hermétisme politique en vigueur.

Mélange de 3D pour la modélisation des personnages (qui ont comme base la capture de mouvements des vrais intervenants ou d’actrices et acteurs selon les cas) et des décors, la licence esthétique est très intéressante : plus on plonge dans la décrépitude de la Cisjordanie, plus le trait se fait épais et brouillon, les décors incertains mais plus riches en texture pour souligner le poids historique du territoire.

L’usage de la couleur comme outil symbolique et narratif est également très travaillé, un défi énorme pour ce type de graphisme, où l’équilibre entre espace négatif et positif des compositions des plans est crucial : trop de noir et l’on ne voit plus rien, l’image étant noyée dans l’ombre, et trop de blanc pousse l’abstraction trop loin, un problème qui se retrouve sur le choix des éclairages sur les personnages, remodélisés pour certains avec fidélité, la motion capture ayant permise de capter les mouvements des corps mais pas ceux des visages, obligeant à retravailler les faces séparément, pour un résultat efficace.

Les quelques touches de couleurs, comme le sépia pour signifier le changement de lieu ou d’époque, ou les graffitis qui émaillent le mur, ont leur propres fonctions : narrative pour la premières, contextuelle pour les seconds, avec l’incontournable lien fait avec le mur de Berlin, mais ces derniers ne sont que des instruments de la volonté de narration du métrage.

Car Hare devient ici le principal protagoniste de son propre monologue, et les citations de ses amis et relations prennent corps dans un film en partie road movie et en partie conversationnel, où les différents points de vue sont exprimés en rapport avec le fameux mur, depuis ses spécificités sémiologiques selon que l’on soit israélien ou cisjordanien jusqu’à la traîtresse mise en place de ce dernier, mordant sur la Palestine en fonction des colonies les plus avancées.

C’est le désarroi qui prime tout le long du métrage, et nous avons affaire à un deuil de la pondération, et les personnes les plus éduquées se lamentent de la disparition de la culture, du commerce entre peuple, de la liberté de voyager, comme le démontre ce passage quasi absurde où, guidé par un ami jordanien, David Hare et un ami se retrouvent à devoir rouler sur des routes de terre anonymes afin de rallier Naplouse, nassée par des checkpoints du Hamas et de l’armée israélienne.

Les axes de compréhensions et les points de vues multiples enrichissent la volonté du film de montrer la complexité de ce qui se trame dans cette partie du Moyen-Orient, où certaines notions vues de l’extérieur, paraissent bien absurdes pour les européens que nous sommes, un fait qu’israéliens et palestiniens reconnaissent eux-mêmes au gré des voyages de David Hare.

Si Ari Folman, il y a dix ans, a ouvert la voie du documentaire animé avec Valse avec Bachir, il est intéressant de voir que Le Mur, qui a pris 7 ans de production avant de se retrouver en compétition sur les écrans annéciens, interroge des problématiques connexes aux affrontements dans cette partie du monde, dont les images qui parsèment les actualités les rendent indolores au public européen.

L’animation reste donc le meilleur médium pour transmettre et recontextualiser la complexité et l’absurdité de l’histoire récente, et à ce titre, Le Mur ne démérite pas.

l'auteur

Nicolas

Éditorialiste et contributeur occasionnel. Amateur de toutes formes d'animations. Adore fureter sur l'internet avec sa lampe frontale pour dénicher des raretés animées. Écrit ses autres lubies et obsessions pop-culturelles sur Grawr.fr.

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