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Cette édition 2018 du Festival International du Film d’Animation d’Annecy a mis à l’honneur, pour sa cérémonie d’ouverture, le dernier Michel Ocelot : Dilili à Paris. Vu la forte demande, le festival a même dû organiser une projection supplémentaire le lendemain matin ! De notre côté, nous n’avons pas pu résister à la tentation d’un tête-à-tête avec le réalisateur, quelque chose de détendu entre deux madeleines au chocolat pour discuter du film.

Retrouvez en page 2 ma critique du film et en page 3 l’interview de Michel Ocelot !

Critique du long-métrage Dilili à Paris

Après Ivan Tsarévitch et la princesse changeante sorti en 2016 via Septième Factory, voici que Michel Ocelot nous fait l’immense honneur de projeter, en cérémonie d’ouverture du festival et pour la première fois en public, son dernier bébé. Dilili à Paris raconte l’histoire d’une petite fille qui veut faire arrêter des hommes coupables de violences envers les femmes, le tout dans un magnifique Paris de la “Belle Époque” des années 1900.

Michel Ocelot, réalisateur

Pays : France
Année de production : 2018
Date de sortie France : 10 octobre 2018
Dans le Paris de la Belle Epoque, en compagnie d’un jeune livreur en triporteur, la petite kanake Dilili mène une enquête sur des enlèvements mystérieux de fillettes. Elle va d’aventure en aventure à travers la ville prestigieuse, rencontrant des hommes et des femmes extraordinaires, qui l’aident, et des méchants, qui sévissent dans l’ombre. Les deux amis feront triompher la lumière, la liberté et la joie de vivre ensemble.

Le film s’ouvre sur une scène toute droit sortie de Kirikou, ce qui surprend de prime abord. En tout cas cela y ressemble fortement : Dilili en tenue Kanake ! Mais, une fois la caméra éloignée de cette scène, on s’aperçoit que Dilili joue la comédie dans un jardin public pour montrer à la population blanche les coutumes de son pays. Parce que oui, Dilili est une petite fille de couleur qui nous vient du Kanak, nom utilisé pour désigner les populations autochtones mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie dans le Pacifique Sud. Et dès les premiers instants elle nous fait irrémédiablement penser à Kirikou. Elle nous explique dès les premières minutes qu’elle a beaucoup souffert et continue de souffrir, dans son pays d’origine comme à Paris, des remarques déplacées des gens sur la couleur de sa peau. Elle souffre, comme a souffert son pendant masculin Kirikou. Mais la comparaison ne s’arrête pas là : le contraste entre sa jeunesse et sa maturité dans ses dialogues est frappante. C’est bien simple, c’est elle qui déclenche et mène l’enquête contre les “mâles-maîtres”.

Nous sommes donc en terrain familier. La touche de Michel Ocelot se retrouve également dans le traitement graphique des personnages : une image de synthèse en 3D cel-shadée pour imiter le rendu 2D vu dans ses précédentes réalisations. Les décors, quant à eux, ont bénéficié d’un traitement particulier avec la pose des photos prises par le réalisateur en personne des rues et monuments de Paris. Et c’est ce qui est le plus marquant dans ce traitement visuel puisque nous avons l’impression que le décor est un personnage à part entière, un hommage à cette “Belle Époque”. Chaque plan est donc un mélange entre 3D et photos réelles. Une étrange découverte qui surprend les premières minutes et qui se laisse admirer par la suite.

Là où ses précédentes productions nous avaient habitué à un cercle plutôt restreint de personnages, Dilili à Paris nous en propose pléthore ! C’est d’ailleurs, à mon avis, le plus gros défaut du film : proposer une centaine de personnalités de l’époque, qu’elles soient représentées physiquement ou juste mentionnées, est un énorme pari. Dilili, dans son enquête, grappille des indices à chaque fois qu’elle fait une nouvelle rencontre. Nous avons droit à Renoir, Rodin, Monet, Degas, Camille Claudel, Toulouse-Lautrec, Le Douanier, Rousseau, Picasso, Poiret, Valadon, Colette, Renan, Proust… et des dizaines d’autres encore. Et c’est à chaque fois le même rituel pendant le premier tiers du film : Dilili annonce qu’elle est “enchantée de vous rencontrer” et un nouvel indice est donné, ou presque. Ce rythme très répétitif nuit à la trame principale du film et au message que le réalisateur veut faire passer : la violence, sous toutes ses formes, faite aux femmes, qu’elles soient jeunes ou adultes. Ce sera dans sa dernière partie que le film fera réellement passer son message avec de surprenantes images et un final où les mots en direction du spectateur ne seront pas mâchés.


Mon avis en bref :

Une madeleine de Proust façon Ocelot mais qui manque cruellement de rythme.


Même s’il manque cruellement de rythme avec cette immense galerie de personnages, ce film est à nouveau un bon cru. Le personnage de Dilili fait que le film sent bon la madeleine de Proust (encore lui !) dès les premières secondes avec ce souvenir, toujours dans le coin de notre tête, de Kirikou qui a déjà 20 ans cette année. Le reste du film vous délivrera un message bien plus direct et lourd que les précédentes productions de Michel Ocelot et fera évidemment écho – même si ce n’est pas voulu (voir l’interview) – dans l’actualité du moment. Lui qui voulait “choquer un peu les gens” réussit son pari. À voir !

Interview de Michel Ocelot, le réalisateur

Photo : G. Piel/CITIA

Comment avez-vous vécu cette première présentation à un public ? Surtout au public du festival d’Annecy !


Je me suis défoncé sur le film pendant six ans ! Maintenant c’est à vous de faire le reste. Il se trouve qu’apparemment le public a bien aimé ce que j’ai fait. Donc je n’ai pas d’angoisse particulière. J’ai tout de même de petites questions parce que je traite les choses plus durement que d’habitude parce que le sujet est grave. On fait comme si on ne savait pas. C’est monstrueux ! En France ça l’est, et dans d’autres pays c’est encore pire ! Je trouve que l’on ne réagit pas beaucoup. Le nombre de femmes tuées par diverses violences est beaucoup plus grand que toutes les guerres réunies. Il faut arrêter tout ça. Il faut arrêter de mettre les femmes dans des rôles subalternes, pécheresses. Alors moi je dis aux petites filles : “méfiez-vous et ne vous laissez pas faire”.


Le film raconte l’histoire de femmes, jeunes et adultes, qui se font kidnapper par uniquement des hommes. Les hommes maltraitent les femmes. Certains y verront un rapprochement avec l’actualité du moment. C’est quelque chose de voulu ?


Vous savez, on ne peut pas faire de l’actualité à la seconde quand on met six ans à faire un film. Et si on me fait des reproches en me disant que je suis trop d’actualité, je réponds ce que je viens de vous répondre.


Justement, c’est notre plus grande crainte avec le message que vous voulez faire passer avec ce film. On sait que vous faites passer un message dans chacune de vos réalisations. Les plus mauvaises langues qui vous connaissent moins verront avec Dilili de l’opportunisme.


Vous savez, ça ne me fait pas peur.


Pourquoi Paris ? Pourquoi cette période des années 1900 ?


Au moins c’est très clair ! Avec mes films, je fais le tour de la planète. Je montre tous les costumes, les décors, les civilisations passionnantes. La civilisation française c’est l’une des choses scintillantes alors il était normal que je la traite. Je comprends aussi à quel point elle peut être fascinante pour les autres et  normale pour nous. Le fait d’avoir pas mal vécu et voyagé me donne assez de recul et je vois bien que la civilisation française est intéressante à bien des égards : riche, ouverte et prenant de plus en plus en compte les femmes.

Ma volonté était de faire, dans un premier temps, du théâtre de costumes. Je pensais prendre un scénario quelque part et faire un film plein de costumes de Paris en 1900. C’est la dernière période où les femmes portent des robes qui vont jusqu’à terre, et ça fait rêver ! Je me suis donc penché dans les archives et j’ai rapidement découvert que c’était SEN-SA-TIO-NNEL ! Qu’on n’avait jamais vu ça : autant de talents au même moment dans une ville. C’est renversant ! Le nombre de génies ou de gens de grands talents est énorme ! Au fur et à mesure que j’avançais dans mes recherches je changeais le film.

Je voulais un Paris monumental mais sans parler, juste en le montrant. Forcément, je montre volontiers quelques gros monuments mais je montre plus volontiers les monuments “humains”. Cela devient un des sujets du film qui dit : “regardez comme cette civilisation est intéressante et utile aujourd’hui alors il faut la développer, ne pas lâcher prise et aller encore plus loin !”.


Quant aux décors, ils sont vraiment mis en avant dans Dilili à Paris. Beaucoup plus que dans vos précédentes productions. On dirait même que l’on a à faire à un personnage tellement ils sont chouchoutés !


J’ai pris des photos pendant quatre années. Je n’ai rien redessiné. Que ce soit les extérieurs comme les intérieurs parce que Paris m’a reconnu comme l’un des leurs : toutes les portes se sont ouvertes. J’ai eu beaucoup de mal à faire le film, à le financer, mais pas à obtenir les archives que je souhaitais. C’était extraordinaire ! J’ai eu la chance de visiter tous les grands musées le jour des fermetures, un dimanche ou autre. Du coup j’étais privilégié ! Je suis aussi allé jusqu’à Nancy pour prendre des photos, dans le musée de l’école où il y a eu de grandes créations, cet “Art nouveau” que je montre surtout dans le jardin intime de Sarah Bernhardt (NDLR : un passage du film).


Le film est plein à craquer de personnalités, qu’elles soient simplement citées ou bien représentées physiquement. Pouvez-vous nous raconter comment le scénario a été élaboré pour tous les lier ?


Quand Dilili commence son enquête, je me suis demandé comment faire pour qu’elle avance et trouve des indices. L’idée était tout bête : chaque indice sera donné par une personnalité. Et encore, je n’ai pas réussi à mettre tous les génies que j’avais sélectionnés dans ma liste ! Il y en a qui sont cités, d’autres présents physiquement pour faire avancer le scénario et d’autres encore en personnages seconds. Faites des arrêts sur image, vous verrez ! (rires)

Après je n’avais pas besoin d’eux en particulier pour raconter l’histoire. Mais je voulais proposer deux lectures : l’enquête sur la violence envers les femmes et la civilisation qui a façonné notre monde d’aujourd’hui.


L’intégration des photos réelles dans les décors est déroutante dès les premières minutes du film.


Je n’étais pas sûr que cela allait marcher sur le public ! Mais c’était une évidence parce que 1900 ce n’est pas encore assez vieux pour que tous les bâtiments aient disparus. C’est magnifique ! Il faut montrer la réalité ! Regardez comme c’est beau, ça existe ! Vous pouvez aller vous balader et voir par vous-même. Après les affiches des pantomimes lumineuses c’étaient des archives mais les bâtiments et les objets sont réels. On a juste dû enlever toute trace de civilisation moderne sur les photos.


Pourquoi avoir choisi ce procédé ? Quelle est votre démarche artistique derrière tout ceci ?


Parce que c’est magnifique ! Je ne vais pas me remettre à badigeonner sur ma pauvre palette des choses qui sont déjà incroyables ! Quand ils sont à l’Opéra, je ne vais pas le refaire ! Quand ils traversent le foyer de l’Opéra ça dégouline de sculptures d’or et de cristal… Je ne vais pas repeindre ça, c’est inimaginable ! Quand vous voyez, par exemple, le lit de Sarah Bernhardt, ces marqueteries délicates, ces nacres dans le bois, cette fausse pierre précieuse qui est en fait du verre bien taillé… Et puis le velours… Les photos c’était la meilleure manière de le montrer, VRAI !


Dilili a l’air d’être le pendant féminin de Kirikou à quelques différences près : Dilili, une enfant riche avec d’excellentes manières et déterminée, et de l’autre côté Kirikou, un enfant qui a aussi d’excellentes manières et est très déterminé, mais qui vit, lui, dans un milieu plus défavorisé. Tous deux sont très matures pour leur jeune âge. Est-ce une volonté de votre part que Dilili ressemble dans beaucoup des aspects à votre personnage emblématique ?


Oui, effectivement ! En tout cas ce n’est pas un hommage à moi-même, quelle horreur ! J’essaie de ne pas m’auto-citer, ça ne m’intéresse pas du tout. On peut retrouver des “citations” (NDLR : réutilisation d’éléments des précédentes réalisations de Michel Ocelot) mais ce n’est pas fait exprès. Et quelque part il peut y avoir des similitudes parce que dans un projet comme celui-ci parce qu’il y a toujours une gêne avec l’argent alors je reprends des choses que j’avais déjà prêtes dans mes tiroirs. Par exemple, quand Dilili fait le tour du jardin d’hiver de Sarah Bernhardt à dos de guépard, il y a des éléments de Kirikou et Azur et Asmar dans la forêt. Ce n’est pas fait pour être un rappel, un clin d’oeil, mais seulement pour avancer plus vite dans la production. Je ne le voulais pas mais j’y étais obligé.

Je n’ai pas essayé de refaire Kirikou mais j’ai bien vu que c’était une sorte de soeur. C’est venu naturellement. Je voulais défendre les petites filles alors j’ai fait une héroïne. C’est très intéressant de voir un être neuf, qui voit les choses d’un oeil neuf et qui ose dire des choses que les adultes ne disent pas.


C’est l’innocence, la candeur de l’enfant…


Oui voilà, tout à fait. C’est cette innocence qui me plaît.

Et elle a aussi une couleur de peau parce que plus j’avançais dans mes recherches, et plus je m’aperçevais qu’il y avait que des personnes à la peau blanche. Ce n’est jamais arrivé dans mes films (NDLR : qu’il y ait QUE des personnes à la peau blanche) ! Alors je suis allé chercher une personne un peu “colorée” pour ne pas décevoir mon public et pour ne pas me décevoir moi-même. J’ai ajouté une complication avec le fait qu’elle soit métisse, ni blanche, ni noire. Du coup, les deux côtés la rejettent… C’est comme ça que Dilili est née.

Le texte ci-dessous a été mis en blanc pour éviter le spoiler. Si vous souhaitez le lire, merci de le sélectionner.


Il est dit dans le film que ce sont des “mâles-maîtres” qui kidnappent les femmes. Pourtant, dans une séquence du film on peut y voir une femme qui en maltraite d’autres. Quelle était votre démarche avec ce personnage ?

C’est une question importante ! C’est ce qui se passe tout le temps. Des esclaves qui maltraitent d’autres esclaves pour aider les “maîtres”. L’excision se pratiquait couramment en France et c’était réalisé par des femmes sur des petites filles ! Ce sont les femmes sous la contrainte qui mutilent les petites filles. Ce sont elles qui élèvent les filles en êtres soumises et les garçons en êtres puissants. C’est une transmission par les femmes de la soumission. Ce personnage est donc une représentation de cette transmission.


Vous avez de nouveaux projets en animation pour la suite ?


Bien évidemment ! (rires) J’hésite d’ailleurs entre plusieurs projets alors j’ai l’intention d’en faire deux à la fois. D’un côté il y a un projet ambitieux et européen et de l’autre un projet plus personnel, plus sympa, moins lourd que le sujet que j’ai traité avec Dilili.


Merci à vous d’avoir pris quelques minutes de votre temps pour répondre à nos questions !


Merci à vous de parler de moi ! (rires)

Restons en contact

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Cette édition 2018 du Festival International du Film d’Animation d’Annecy a mis à l’honneur, pour sa cérémonie d’ouverture, le dernier Michel Ocelot : Dilili à Paris. Vu la forte demande, le festival a même dû organiser une projection supplémentaire le lendemain matin ! De notre côté, nous n’avons pas pu résister à la tentation d’un tête-à-tête avec le réalisateur, quelque chose de détendu entre deux madeleines au chocolat pour discuter du film.

Retrouvez en page 2 ma critique du film et en page 3 l’interview de Michel Ocelot !

Critique du long-métrage Dilili à Paris

Après Ivan Tsarévitch et la princesse changeante sorti en 2016 via Septième Factory, voici que Michel Ocelot nous fait l’immense honneur de projeter, en cérémonie d’ouverture du festival et pour la première fois en public, son dernier bébé. Dilili à Paris raconte l’histoire d’une petite fille qui veut faire arrêter des hommes coupables de violences envers les femmes, le tout dans un magnifique Paris de la “Belle Époque” des années 1900.

Michel Ocelot, réalisateur

Pays : France
Année de production : 2018
Date de sortie France : 10 octobre 2018
Dans le Paris de la Belle Epoque, en compagnie d’un jeune livreur en triporteur, la petite kanake Dilili mène une enquête sur des enlèvements mystérieux de fillettes. Elle va d’aventure en aventure à travers la ville prestigieuse, rencontrant des hommes et des femmes extraordinaires, qui l’aident, et des méchants, qui sévissent dans l’ombre. Les deux amis feront triompher la lumière, la liberté et la joie de vivre ensemble.

Le film s’ouvre sur une scène toute droit sortie de Kirikou, ce qui surprend de prime abord. En tout cas cela y ressemble fortement : Dilili en tenue Kanake ! Mais, une fois la caméra éloignée de cette scène, on s’aperçoit que Dilili joue la comédie dans un jardin public pour montrer à la population blanche les coutumes de son pays. Parce que oui, Dilili est une petite fille de couleur qui nous vient du Kanak, nom utilisé pour désigner les populations autochtones mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie dans le Pacifique Sud. Et dès les premiers instants elle nous fait irrémédiablement penser à Kirikou. Elle nous explique dès les premières minutes qu’elle a beaucoup souffert et continue de souffrir, dans son pays d’origine comme à Paris, des remarques déplacées des gens sur la couleur de sa peau. Elle souffre, comme a souffert son pendant masculin Kirikou. Mais la comparaison ne s’arrête pas là : le contraste entre sa jeunesse et sa maturité dans ses dialogues est frappante. C’est bien simple, c’est elle qui déclenche et mène l’enquête contre les “mâles-maîtres”.

Nous sommes donc en terrain familier. La touche de Michel Ocelot se retrouve également dans le traitement graphique des personnages : une image de synthèse en 3D cel-shadée pour imiter le rendu 2D vu dans ses précédentes réalisations. Les décors, quant à eux, ont bénéficié d’un traitement particulier avec la pose des photos prises par le réalisateur en personne des rues et monuments de Paris. Et c’est ce qui est le plus marquant dans ce traitement visuel puisque nous avons l’impression que le décor est un personnage à part entière, un hommage à cette “Belle Époque”. Chaque plan est donc un mélange entre 3D et photos réelles. Une étrange découverte qui surprend les premières minutes et qui se laisse admirer par la suite.

Là où ses précédentes productions nous avaient habitué à un cercle plutôt restreint de personnages, Dilili à Paris nous en propose pléthore ! C’est d’ailleurs, à mon avis, le plus gros défaut du film : proposer une centaine de personnalités de l’époque, qu’elles soient représentées physiquement ou juste mentionnées, est un énorme pari. Dilili, dans son enquête, grappille des indices à chaque fois qu’elle fait une nouvelle rencontre. Nous avons droit à Renoir, Rodin, Monet, Degas, Camille Claudel, Toulouse-Lautrec, Le Douanier, Rousseau, Picasso, Poiret, Valadon, Colette, Renan, Proust… et des dizaines d’autres encore. Et c’est à chaque fois le même rituel pendant le premier tiers du film : Dilili annonce qu’elle est “enchantée de vous rencontrer” et un nouvel indice est donné, ou presque. Ce rythme très répétitif nuit à la trame principale du film et au message que le réalisateur veut faire passer : la violence, sous toutes ses formes, faite aux femmes, qu’elles soient jeunes ou adultes. Ce sera dans sa dernière partie que le film fera réellement passer son message avec de surprenantes images et un final où les mots en direction du spectateur ne seront pas mâchés.


Mon avis en bref :

Une madeleine de Proust façon Ocelot mais qui manque cruellement de rythme.


Même s’il manque cruellement de rythme avec cette immense galerie de personnages, ce film est à nouveau un bon cru. Le personnage de Dilili fait que le film sent bon la madeleine de Proust (encore lui !) dès les premières secondes avec ce souvenir, toujours dans le coin de notre tête, de Kirikou qui a déjà 20 ans cette année. Le reste du film vous délivrera un message bien plus direct et lourd que les précédentes productions de Michel Ocelot et fera évidemment écho – même si ce n’est pas voulu (voir l’interview) – dans l’actualité du moment. Lui qui voulait “choquer un peu les gens” réussit son pari. À voir !

Interview de Michel Ocelot, le réalisateur

Photo : G. Piel/CITIA

Comment avez-vous vécu cette première présentation à un public ? Surtout au public du festival d’Annecy !


Je me suis défoncé sur le film pendant six ans ! Maintenant c’est à vous de faire le reste. Il se trouve qu’apparemment le public a bien aimé ce que j’ai fait. Donc je n’ai pas d’angoisse particulière. J’ai tout de même de petites questions parce que je traite les choses plus durement que d’habitude parce que le sujet est grave. On fait comme si on ne savait pas. C’est monstrueux ! En France ça l’est, et dans d’autres pays c’est encore pire ! Je trouve que l’on ne réagit pas beaucoup. Le nombre de femmes tuées par diverses violences est beaucoup plus grand que toutes les guerres réunies. Il faut arrêter tout ça. Il faut arrêter de mettre les femmes dans des rôles subalternes, pécheresses. Alors moi je dis aux petites filles : “méfiez-vous et ne vous laissez pas faire”.


Le film raconte l’histoire de femmes, jeunes et adultes, qui se font kidnapper par uniquement des hommes. Les hommes maltraitent les femmes. Certains y verront un rapprochement avec l’actualité du moment. C’est quelque chose de voulu ?


Vous savez, on ne peut pas faire de l’actualité à la seconde quand on met six ans à faire un film. Et si on me fait des reproches en me disant que je suis trop d’actualité, je réponds ce que je viens de vous répondre.


Justement, c’est notre plus grande crainte avec le message que vous voulez faire passer avec ce film. On sait que vous faites passer un message dans chacune de vos réalisations. Les plus mauvaises langues qui vous connaissent moins verront avec Dilili de l’opportunisme.


Vous savez, ça ne me fait pas peur.


Pourquoi Paris ? Pourquoi cette période des années 1900 ?


Au moins c’est très clair ! Avec mes films, je fais le tour de la planète. Je montre tous les costumes, les décors, les civilisations passionnantes. La civilisation française c’est l’une des choses scintillantes alors il était normal que je la traite. Je comprends aussi à quel point elle peut être fascinante pour les autres et  normale pour nous. Le fait d’avoir pas mal vécu et voyagé me donne assez de recul et je vois bien que la civilisation française est intéressante à bien des égards : riche, ouverte et prenant de plus en plus en compte les femmes.

Ma volonté était de faire, dans un premier temps, du théâtre de costumes. Je pensais prendre un scénario quelque part et faire un film plein de costumes de Paris en 1900. C’est la dernière période où les femmes portent des robes qui vont jusqu’à terre, et ça fait rêver ! Je me suis donc penché dans les archives et j’ai rapidement découvert que c’était SEN-SA-TIO-NNEL ! Qu’on n’avait jamais vu ça : autant de talents au même moment dans une ville. C’est renversant ! Le nombre de génies ou de gens de grands talents est énorme ! Au fur et à mesure que j’avançais dans mes recherches je changeais le film.

Je voulais un Paris monumental mais sans parler, juste en le montrant. Forcément, je montre volontiers quelques gros monuments mais je montre plus volontiers les monuments “humains”. Cela devient un des sujets du film qui dit : “regardez comme cette civilisation est intéressante et utile aujourd’hui alors il faut la développer, ne pas lâcher prise et aller encore plus loin !”.


Quant aux décors, ils sont vraiment mis en avant dans Dilili à Paris. Beaucoup plus que dans vos précédentes productions. On dirait même que l’on a à faire à un personnage tellement ils sont chouchoutés !


J’ai pris des photos pendant quatre années. Je n’ai rien redessiné. Que ce soit les extérieurs comme les intérieurs parce que Paris m’a reconnu comme l’un des leurs : toutes les portes se sont ouvertes. J’ai eu beaucoup de mal à faire le film, à le financer, mais pas à obtenir les archives que je souhaitais. C’était extraordinaire ! J’ai eu la chance de visiter tous les grands musées le jour des fermetures, un dimanche ou autre. Du coup j’étais privilégié ! Je suis aussi allé jusqu’à Nancy pour prendre des photos, dans le musée de l’école où il y a eu de grandes créations, cet “Art nouveau” que je montre surtout dans le jardin intime de Sarah Bernhardt (NDLR : un passage du film).


Le film est plein à craquer de personnalités, qu’elles soient simplement citées ou bien représentées physiquement. Pouvez-vous nous raconter comment le scénario a été élaboré pour tous les lier ?


Quand Dilili commence son enquête, je me suis demandé comment faire pour qu’elle avance et trouve des indices. L’idée était tout bête : chaque indice sera donné par une personnalité. Et encore, je n’ai pas réussi à mettre tous les génies que j’avais sélectionnés dans ma liste ! Il y en a qui sont cités, d’autres présents physiquement pour faire avancer le scénario et d’autres encore en personnages seconds. Faites des arrêts sur image, vous verrez ! (rires)

Après je n’avais pas besoin d’eux en particulier pour raconter l’histoire. Mais je voulais proposer deux lectures : l’enquête sur la violence envers les femmes et la civilisation qui a façonné notre monde d’aujourd’hui.


L’intégration des photos réelles dans les décors est déroutante dès les premières minutes du film.


Je n’étais pas sûr que cela allait marcher sur le public ! Mais c’était une évidence parce que 1900 ce n’est pas encore assez vieux pour que tous les bâtiments aient disparus. C’est magnifique ! Il faut montrer la réalité ! Regardez comme c’est beau, ça existe ! Vous pouvez aller vous balader et voir par vous-même. Après les affiches des pantomimes lumineuses c’étaient des archives mais les bâtiments et les objets sont réels. On a juste dû enlever toute trace de civilisation moderne sur les photos.


Pourquoi avoir choisi ce procédé ? Quelle est votre démarche artistique derrière tout ceci ?


Parce que c’est magnifique ! Je ne vais pas me remettre à badigeonner sur ma pauvre palette des choses qui sont déjà incroyables ! Quand ils sont à l’Opéra, je ne vais pas le refaire ! Quand ils traversent le foyer de l’Opéra ça dégouline de sculptures d’or et de cristal… Je ne vais pas repeindre ça, c’est inimaginable ! Quand vous voyez, par exemple, le lit de Sarah Bernhardt, ces marqueteries délicates, ces nacres dans le bois, cette fausse pierre précieuse qui est en fait du verre bien taillé… Et puis le velours… Les photos c’était la meilleure manière de le montrer, VRAI !


Dilili a l’air d’être le pendant féminin de Kirikou à quelques différences près : Dilili, une enfant riche avec d’excellentes manières et déterminée, et de l’autre côté Kirikou, un enfant qui a aussi d’excellentes manières et est très déterminé, mais qui vit, lui, dans un milieu plus défavorisé. Tous deux sont très matures pour leur jeune âge. Est-ce une volonté de votre part que Dilili ressemble dans beaucoup des aspects à votre personnage emblématique ?


Oui, effectivement ! En tout cas ce n’est pas un hommage à moi-même, quelle horreur ! J’essaie de ne pas m’auto-citer, ça ne m’intéresse pas du tout. On peut retrouver des “citations” (NDLR : réutilisation d’éléments des précédentes réalisations de Michel Ocelot) mais ce n’est pas fait exprès. Et quelque part il peut y avoir des similitudes parce que dans un projet comme celui-ci parce qu’il y a toujours une gêne avec l’argent alors je reprends des choses que j’avais déjà prêtes dans mes tiroirs. Par exemple, quand Dilili fait le tour du jardin d’hiver de Sarah Bernhardt à dos de guépard, il y a des éléments de Kirikou et Azur et Asmar dans la forêt. Ce n’est pas fait pour être un rappel, un clin d’oeil, mais seulement pour avancer plus vite dans la production. Je ne le voulais pas mais j’y étais obligé.

Je n’ai pas essayé de refaire Kirikou mais j’ai bien vu que c’était une sorte de soeur. C’est venu naturellement. Je voulais défendre les petites filles alors j’ai fait une héroïne. C’est très intéressant de voir un être neuf, qui voit les choses d’un oeil neuf et qui ose dire des choses que les adultes ne disent pas.


C’est l’innocence, la candeur de l’enfant…


Oui voilà, tout à fait. C’est cette innocence qui me plaît.

Et elle a aussi une couleur de peau parce que plus j’avançais dans mes recherches, et plus je m’aperçevais qu’il y avait que des personnes à la peau blanche. Ce n’est jamais arrivé dans mes films (NDLR : qu’il y ait QUE des personnes à la peau blanche) ! Alors je suis allé chercher une personne un peu “colorée” pour ne pas décevoir mon public et pour ne pas me décevoir moi-même. J’ai ajouté une complication avec le fait qu’elle soit métisse, ni blanche, ni noire. Du coup, les deux côtés la rejettent… C’est comme ça que Dilili est née.

Le texte ci-dessous a été mis en blanc pour éviter le spoiler. Si vous souhaitez le lire, merci de le sélectionner.


Il est dit dans le film que ce sont des “mâles-maîtres” qui kidnappent les femmes. Pourtant, dans une séquence du film on peut y voir une femme qui en maltraite d’autres. Quelle était votre démarche avec ce personnage ?

C’est une question importante ! C’est ce qui se passe tout le temps. Des esclaves qui maltraitent d’autres esclaves pour aider les “maîtres”. L’excision se pratiquait couramment en France et c’était réalisé par des femmes sur des petites filles ! Ce sont les femmes sous la contrainte qui mutilent les petites filles. Ce sont elles qui élèvent les filles en êtres soumises et les garçons en êtres puissants. C’est une transmission par les femmes de la soumission. Ce personnage est donc une représentation de cette transmission.


Vous avez de nouveaux projets en animation pour la suite ?


Bien évidemment ! (rires) J’hésite d’ailleurs entre plusieurs projets alors j’ai l’intention d’en faire deux à la fois. D’un côté il y a un projet ambitieux et européen et de l’autre un projet plus personnel, plus sympa, moins lourd que le sujet que j’ai traité avec Dilili.


Merci à vous d’avoir pris quelques minutes de votre temps pour répondre à nos questions !


Merci à vous de parler de moi ! (rires)

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