“Je ne réserve pas l’écran d’épingles seulement aux pros” – Alexandre Noyer, dit “L’Épinglé”, l’interview.

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C’était en 2016 que j’ai vu pour la première fois un écran de plus de 100 000 épingles. Cet objet hors du commun, nommé Spinae, était alors exposé à Bonlieu, centre névralgique du festival d’Annecy. Son créateur, Alexandre Noyer, dit “L’épinglé”, n’était pas bien loin. J’ai eu la chance de le rencontrer un peu plus tard lors de son vernissage, et de tester brièvement l’écran d’épingles par la même occasion. Il faut dire qu’il y avait du monde qui se bousculait pour pouvoir tester l’un des rares écrans encore fonctionnels dans le monde

Cette année, Alexandre était partout à la fois pour partager sa passion pour l’animation d’épingles et faire tester ses écrans. Malgré son emploi du temps surchargé, j’ai eu l’honneur de le rencontrer en privé pour lui poser quelques questions.


Bonjour Alexandre ! Peux-tu te présenter à notre communauté ?


Bonjour ! Je m’appelle Alexandre Noyer et j’habite Annecy depuis toujours. J’ai 41 ans.

J’ai découvert le cinéma d’animation par le biais du Festival International du Film d’Animation d’Annecy à mes 18 ans et depuis je n’en ai manqué aucun ! Je me suis passionné pour toutes les techniques d’animation traditionnelles et je me suis inscrit à l’atelier (Atelier de cinéma d’Animation d’Annecy (A.A.A) en cours du soir pour tester toutes ces techniques : dessin animé, grattage de pellicules, sable, pixilation, papier découpé, patamod à plat et en volume, peinture sur verre. J’y suis resté 12 ans avant de monter ma propre association de cinéma d’animation avec des amis : Le Folioscope à Saint Félix (15 Km d’Annecy). Il faut dire que je suis informaticien et électronicien de métier et que j’ai envie après une journée de travail sur ordinateur de ne pas en utiliser justement et de privilégier le travail manuel.

Depuis 2015, je fabrique des écrans d’épingles et je me professionnalise dans cette technique avec une société créée en 2016 pour pouvoir la promouvoir.


Qu’est-ce qu’un écran d’épingles ? Comment cela fonctionne t-il ?


Détail des épingles. Agrandissez l’image !

C’est une invention du graveur russe naturalisé français Alexandre Alexeïeff et de sa femme américaine naturalisée française Claire Parker datant de 1930. Un écran d’épingles est un écran percé de milliers de petits trous dans lesquels coulissent des épingles. L’écran est blanc et les épingles sont noires. On dispose un éclairage latéral qui va générer des ombres portées en fonction de la sortie des épingles. En enfonçant les épingles entièrement dans l’écran, il n’y a plus d’ombre : on a donc du blanc. En les repoussant depuis l’arrière on va générer des ombres qui vont grandir et cacher petit à petit le blanc de l’écran : on va donc avoir des nuances de gris pour aller jusqu’au noir quand les épingles sont complètement repoussées . En effet, les ombres vont se couvrir et la lumière ne pourra plus passer. On va utiliser différents outils pour frotter les épingles soit en glissant dessus (ampoule en verre, bouton de porte en faïence) comme des pinceaux ou en faisant des empreintes avec des rouleaux et/ou des objets en volumes.  On dessine ainsi sur l’écran en ramenant ou poussant les épingles pour composer son image. On va ensuite la prendre en photo avec un appareil photo disposé en face de l’écran, modifier légèrement l’image, reprendre une photo et ainsi de suite pour créer un film d’animation avec la technique dite de STOP-MOTION (en image par image). La moindre variation de position des épingles va changer la valeur du gris ce qui permet d’effectuer des très beaux dégradés et d’avoir des effets cotonneux d’image. Ce type de technique se prête bien pour faire des films oniriques.


Qu’est-ce qui t’as poussé à te tourner vers cette technique d’animation abandonnée pendant un sacré paquet d’années ?


Lorsque j’étais élève à l’A.A.A., il y avait un écran d’épingles pédagogique en bois dans l’atelier. En effet, Alexandre Alexeïeff était le parrain de l’association créée par Nicole Salomon dans les années 70. Elle lui avait demandé d’en fabriquer un pour l’atelier. Même si l’écran d’épingles pédagogique était sommaire et plus décoratif qu’autre chose, je comprenais son principe de fonctionnement. Puis il y avait aussi cette affiche sur un des murs avec un enfant avec un grand œil très expressif qui me faisait penser à du sable mais on m’a dit que c’était fait sur un écran d’épingle (c’était une image du film Ex-Enfant de Jacques Drouin). Je me suis dit qu’un jour je testerais cette technique intrigante.

Il s’est passé de nombreuses années et en 2012 j’ai vu au festival d’Annecy le film de Michèle Lemieux sur l’écran d’épingles de l’ONF : “Le grand ici et le petit ailleurs”. Cela fut une claque ! C’est à ce moment-là que je suis resté convaincu qu’il fallait que je teste absolument cette technique. J’ai donc commencé à amasser toute la documentation possible et imaginable sur cette technique : DVD, livres, vidéos sur le net pour me (ultra) spécialiser.

Alexandre Noyer en pleine démonstration.


En détails, il reste combien d’écrans dans le monde ?


Leurs créateurs, Alexandre Alexeïeff et Claire Parker, ont disparus au début des années 80. Ils ont fait leur premier en 1933 qui a servi à faire « Une nuit sur le mont chauve ». Les deux derniers sont “le NEC” qu’Alexeïeff/Parker ont fait en 1968 (240 000 épingles) pour le vendre à l’ONF à la demande de McLaren, et “L’épinette” en 1977 (277 000 épingles) qui n’a jamais été utilisé vu l’âge avancé de leurs créateurs à ce moment-là.

Personne n’en a refait depuis. Le NEC de l’ONF est le seul qui était encore en activité quand j’ai commencé mes recherches en 2013. Il a servi à faire tous les films de Jacques Drouin dont le très célèbre « Paysagiste » en 1976 pour finir avec « Empreintes » en 2004. Depuis Jacques Drouin a pris sa retraite et c’est Michèle Lemieux, une autre québécoise, qui a pris le relais avec le film “Le grand Ailleurs et le petit ici” en 2012. La même année, le CNC rachète “L’épinette” pour le restaurer. Il restait donc à l’époque plus que deux écrans d’épingles au monde ET fonctionnels.


C’est cette rareté qui t’as poussé à créer tes propres écrans ?


Je savais que je n’avais aucun moyen financier pour aller au Canada voir le NEC et de toute façon n’étant pas professionnel il ne m’aurait pas été permis de l’approcher pour pouvoir le tester. J’ai fait mes recherches et j’ai appris que “L’épinette”, le dernier écran d’Alexeïeff/Parker qui n’a jamais été utilisé, avait été restauré et qu’il serait possible qu’il atterrisse à Valence chez Folimage. J’ai donc essayé de rentrer en contact avec eux pour savoir si je pouvais l’utiliser quand il serait chez eux. On m’a fait comprendre que c’était un objet très rare et précieux et qu’il serait réservé à des professionnels. C’est là que j’ai pris la décision d’essayer d’en fabriquer un en me disant si je ne peux pas tester sur un des 2 restants, le seul moyen de tester cette technique est de le faire moi-même !

En 2014, j’ai travaillé sur un projet un peu fou pour Alexandre Dubosc et ses gâteaux zootropes. Il a fallu développer un système stroboscopique à LED synchronisées sur la rotation de ses gâteaux afin que l’animation soit visible en direct sans utiliser de caméra. Cette technique devait être utilisée lors d’une performance aux 20 ans du Salon du Chocolat à Paris. Un pari fou ! Alors en 2015, au 1er Janvier, je me suis dit comme une bonne résolution : “cette année, je fais un écran d’épingles !”.


Justement ! Peux-tu m’expliquer le processus de création d’un écran ? Combien de temps cela t’as pris ? On a vu que tu as organisé pour l’occasion des apéros d’épingles !


J’avais, comme je l’ai dit auparavant, amassé de la documentation, commencé à analyser ce que je pouvais voir d’après les images que je trouvais dans des livres ou les films et vidéos relatives à l’écran d’épingles. Mais il n’existait pas de mode d’emploi, j’ai dû faire du reverse engineering, c’est-à-dire qu’il faut partir du produit fini sans le voir de visu pour arriver enfin à la notice de montage.

J’ai commencé à contacter plein de monde pour trouver des réponses à mes questions. En contactant CinéDoc Paris Film Coop (détenteur des droits des films d’Alexeïeff/Parker) j’ai appris qu’il y aurait au mois de juin 2015 à Annecy une grande exposition sur les écrans d’épingles au musée château d’Annecy (Montreur d’ombres) en même temps que le festival et je suis donc allé voir le conservateur du musée château, Maurice Corbet, pour savoir s’il pouvait m’aider. Il m’a en effet aidé avec de la documentation, brevets d’inventions, etc. J’ai aussi contacté Michèle Lemieux au Québec qui m’a répondu qu’elle n’était pas physiquement proche de l’écran d’épingles de l’ONF qui était en maintenance à cette époque mais qu’il y aurait un stage juste avant le festival d’Annecy. J’ai réussi aussi à entrer en contact avec Jacques Drouin et je lui ai posé les questions les plus précises que j’avais sur les points où je bloquais. Il a pris le temps de répondre par un mail très détaillé avec de très bons conseils comme par exemple de débuter par des prototypes avec peu d’épingles pour valider le concept avant de me lancer dans un grand. J’ai acheté 70 000 épingles de couture en me disant : «  maintenant que j’ai les épingles, je dois faire l’écran ! ». Je me suis inscrit sur un forum d’usinage pour discuter avec des spécialistes pour connaître la meilleure manière de constituer l’écran en perçant des trous fins et profonds dans de la matière. Il s’en est suivi 13 pages de réponses vraiment très intéressantes. Et j’ai débuté en essayant différentes techniques jusqu’à ce que je trouve la bonne. Technique qui, finalement, était assez proche de mon métier puisque j’ai fait percer des plaques en résine de verre d’époxy comme pour des cartes électroniques mais avec juste une matrice de trous et une sérigraphie blanche.

Un des “apéros d’épingles” organisé par Alexandre Noyer.

Une fois l’écran d’épingles assemblé, il a fallu mettre les épingles une à une dans les trous. J’avais un écran en taille A4 avec une matrice de 26 000 trous et il fallait donc le garnir d’autant d’épingles. Je me suis vite rendu compte que c’était un travail dingue et que j’allais m’épuiser physiquement et nerveusement si je faisais cela tout seul. J’ai donc eu l’idée d’inviter des amis en organisant chez moi “Les apéros épinglés ». Le concept est que des amis venaient chez moi le soir après le travail et on discutait tout en mettant les épingles et j’offrais à boire et à manger en échange. C’était vraiment très convivial et les gens sont revenus à chaque fois amenant peu à peu même d’autres amis, conscients de faire un travail collectif pour recréer un objet unique. Je pense qu’eux aussi avaient l’envie d’un travail manuel et de fabriquer un objet. L’écran a été terminé en mars 2015 après seulement 3 mois grâce à ces apéros alors que j’avais sérieusement débuté mes recherches en janvier 2015. J’ai appelé ce premier écran “Le cactus”.

Entre temps, j’ai postulé pour le stage sur “L’épinette” donné par Michèle Lemieux et organisé par le CNC en juin 2015. Il était réservé à 8 réalisateurs français sur lettre de motivation et présentation de leurs travaux. Encore une fois je n’avais pas le niveau professionnel pour être retenu mais comme j’étais en train d’en fabriquer un, ils ont créé un statut spécial pour que je participe en tant qu’observateur. Et après l’avoir fait testé à Michèle Lemieux et Jacques Drouin (présents pour une masterclass et l’exposition) ils m’ont donnés des conseils pour améliorer mon écran. L’année suivante, en 2016 donc, j’ai développé un deuxième écran avec 103 320 épingles sans têtes cette fois-ci pour pouvoir les resserrer et obtenir une meilleure résolution ! Ce nouvel écran a été fabriqué en 4 mois, toujours avec les apéros épinglés. Je l’ai appelé “Spinae”.

Slideshow de

Je vois que tu bouges beaucoup pour promouvoir cette technique d’animation. De nouveaux projets se créent suite à de nouvelles rencontres ? Des réalisateurs ont fait part de leur intérêt pour tes écrans ?


Oui au festival d’Annecy en Juin 2016, je me suis installé dans le forum de Bonlieu et j’ai fait tester mon nouvel écran d’épingles à des professionnels dont Michèle Lemieux qui était présente et qui a validé celui-ci. Et on a commencé à me demander si je faisais des ateliers d’écran d’épingles , je n’avais pas encore de statuts professionnels pour cette activité alors j’ai créé ma micro entreprise en septembre 2016 et depuis j’essaye de promouvoir cette technique, je suis allé à Paris, à Rennes, à Bruxelles, à Genève, à Bologne avec chaque fois le même accueil, l’émerveillement de la magie de former des images juste en faisant coulisser les épingles avec des objets et que cela forme des ombres. Je propose des conférences où je raconte mon aventure pour en recréer, des ateliers adultes ou enfants de quelques jours pour tester la technique mais aussi la location des écrans pour des périodes plus longues pour des festivals ou des réalisateurs et enfin je propose de vendre des écran d’épingles en les fabriquant à la demande pour des réalisateurs pros, des structures ou des écoles d’animation. Bref, l’idée est de partager cette formidable technique au plus grand nombre, pour ne pas que l’écran d’épingles soit remisé au placard pendant si longtemps comme par le passé et pas seulement réservé aux pros.


Comment vois-tu le futur de l’écran d’épingles ? Est-ce que c’est, selon toi, une technique qui peut renaître de ses cendres ?


Je pense que chaque école d’animation devrait posséder un écran d’épingles, c’est tellement ludique à utiliser. Et puis on peut fabriquer à l’imprimante 3D ses propres outils pour utiliser sur l’écran d’épingles (rouleau, etc.). C’est une technique dite du passé mais très moderne en soi ! Je pense sincèrement que cette technique doit pouvoir toucher le plus grand nombre, être démocratisée. C’est de l’animation en direct : cela va assez vite et laisse une grande place à l’imagination. Le rendu a quelque chose de magique.


Quelque chose de particulier à rajouter ? Un point que tu voudrais évoquer ?


Je viens de terminer un nouvel écran d’épingles une nouvelle fois de 103 320 épingles (le troisième de mes écrans et le cinquième dans le monde) que je vais montrer au festival d’Annecy et que j’ai nommé “Ganbaru”. Il est disponible à la vente donc n’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions. Et si vous voulez que j’intervienne dans vos écoles, structures, contactez-moi.

Sinon bravo à l’équipe de Focus on Animation qui fait un travail formidable ! J’adore lire vos chroniques, surtout le magazine spécial Annecy !

l'auteur

Anthony

Créateur et rédacteur en chef du site. Passionné de cinéma d'animation depuis ma tendre enfance, j'ai monté le site afin de partager à un maximum de personnes mes découvertes.

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